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 Une rencontre au bord du Léthé ~

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MessageSujet: Une rencontre au bord du Léthé ~   Jeu 5 Jan - 21:53

Alors que son regard détaillait vaguement l'enseigne du « Léthé », il vint à l'esprit d'Aurore que jamais, depuis qu'elle avait pris l'habitude de la respirer, l'atmosphère dense et spiritueuse des tavernes n'avait cessé d'exercer sur ses sens un charme idéal. De loin, là-bas, au fond de ses terres natales, lui revenaient les effluves de réminiscences ancrées dans ces lieux de touffeur suant la gaité et l'abandon de soi. L'odeur âcre des corps ouvriers qui venaient se recueillir autour d'une chope ruisselante, après les longueurs routinières d'une nouvelle journée de labeur, lui rappelait le goût salé des baisers des marins revenus de leurs longs voyages. Partout sous la lumière tamisée des bougies et des torches, sous le toit d'un bon repère d'ivrognes et d'âmes en peine, Aurore se sentait reliée, au-delà des contrées et du temps, à la chaleur océane qui l'avait vu naître. Toute taverne était son logis, un pont vers le passé, une ancre dans le grand écoulement des jours, un endroit enfin ou rien ni personne ne pouvait l'atteindre. Les affres des années ne touchaient plus son cœur une fois la porte passée. L'oubli gagnait ses pensées qui, bien vite enfiévrées, se glissaient dans l'amas spirituel des réflexions avinées, flottant ainsi qu'un nuage sous le plafond houleux du domicile des désolés de la vie.
Le « Léthé » annonçait déjà, du haut de son enseigne encore respectable bien que légèrement délabrée par le temps, qu'il avait tout pour répondre à ses goûts. Ni trop miteuse d'aspect, ni trop bondée pour l'heure, elle portait en plus dans son nom tout ce que pouvait rechercher une âme hantée par le temps. L'Oubli, le sommeil de la mémoire, enfin, la trêve tranchant net les ruminations du cœur et de l'esprit. Aurore remerciait intérieurement celui qui l'avait envoyée ici. A cette pensée, sa mâchoire se crispa. Non, pas de doux relâchement ce soir. Si ses pas l'avaient joyeusement menée jusqu'aux bords du fleuve infernal, ils n'en devaient pas moins repartir tout crottés de sang plutôt que d'alcool.
Se frottant doucement les yeux, la jeune femme se remémora les paroles échangées plus tôt. L'homme avait été clair au moins sur un point :

On l'appelle Thomas Chartier. J'ai un compte à régler avec lui. Vous le reconnaîtrez, il sera le plus taciturne client du Léthé, ce soir. Vous le verrez. Moi, je ne veux plus le voir.

En y songeant, Aurore ne pouvait s'empêcher de ressentir une gêne prononcée à l'égard de celui qui réclamait son aide. Il lui avait semblé nerveux et las, mais pas animé d'une profonde et sourde vengeance, comme les autres. Il demandait un simple « règlement de compte », en somme. Mais de quel crime souhaitait-il punir l'homme indiqué ? En vain, elle avait tenté de chasser ces sournoises réflexions. Il était rare qu'elle demande à un client les raisons de sa requête. Mais pour celui-ci, elle demeurait sceptique. Sa parole avait sonné à ses oreilles comme trop semblable à une imbécile proclamation d'enfant gâté, exigeant qu'on châtie un malheureux camarade. Aurore grinça des dents. Après tout, rien ne l'empêchait de refuser la mission. Ce soir, elle commencerait seulement par observer sa victime. S'il lui semblait juste de devoir lui ôter la vie, elle ne s'en priverait pas. A l'inverse, si la justification d'un tel acte ne lui venait toujours pas, elle se verrait contrainte d'avoir une petite discussion avec le commanditaire. Quoi qu'il en soit, elle demeurait maître de ses actions, et personne ne la départirait de ce droit. Dix-sept heures sonnèrent et le tintement de la cloche fut avalé par l'air glacé de cette fin d'après-midi avant qu'Aurore eut décidé de passer le seuil de la taverne. Mais, rassurée par ses quelques réflexions, la jeune femme ne tarda pas à s'avancer, à saisir la poignée, et à repousser tranquillement le battant de la porte vers l'intérieur. Une lumière douce tomba sur elle ainsi qu'une pincée de regards curieux, qui s'éteignirent aussitôt que la porte se fut refermée.

Aurore avait prit place dans le coin de la pièce, la où des murs suintait une odeur de mousse fraîche, indiquant l'état de délabrement des lieux. Elle sentait s'élever au-dessus d'elle des relents de verte moisissure, tâchée de quelques toiles d'araignées, et cette pâteuse humidité la faisait frémir d'excitation. Enfant, elle avait longuement rêvé de la chevauchée des mers à dos de puissants navires, affrontant mille dragons des eaux et de machiavéliques sirènes enchanteresses. La beauté de l'imagination infantile avait traîné ses chaînes dans son cœur, et y résidait encore aujourd'hui, malgré les nombreuses précautions de sa tante pour faire d'elle une parfaite et coquette demoiselle bien-pensante, bien conforme à ce que l'on attendait d'une enfant à la cour. Mais la cour lui vomissait ses menaces de déception et d'ennui dans l'âme-même, si fort et si clair qu'adolescente, Aurore n'avait eut de cesse de vouloir s'embarquer, à bord d'un véritable chevalier des mers. La réalité l'ayant rattrapée, ses rêves avaient toutefois dû se ranger dans un coin de son être, et jamais ses pieds n'avaient connus le doux roulis des vagues sous une coque incertaine. Ici, entre les murs froids et glissants comme des corps de poissons, elle se sentait comme une enfant à qui l'on a accordé de réaliser son vœu le plus cher et, fermant les yeux, bercée par la rumeur des conversations, elle se disait endormie dans la cale d'un navire, encerclée par l'eau, couverte de la bienveillante chaleur des matelots. Plus que l'ivresse, plus que les chants des heures inconnues des nuits d'hiver, elle ressentait les vents du rêve contre ses paupières closes et vivait, un instant au moins, telle qu'elle avait souhaité vivre.
Une heure devait s'être écoulée lorsque la jeune femme décida de commencer à boire. Elle estimait que ses sens, une fois avinés, seraient encore plus aiguisés pour repérer sa victime. Bien que l'alcool ait perdu la majeure partie de sa capacité à s'emparer d'elle depuis sa métamorphose, Aurore se délectait toujours du pétillement intérieur qu'il déclenchait dans son être, et auquel répondait, en écho, chacune des fibres de son corps. Satisfaite, elle reprit sa place au coin de la taverne et rejeta sa cape sur le dossier de sa chaise. Encore vêtue comme un homme, elle avait délassé ses cheveux, qui lui donnaient un air assez farouche pour éloigner les quelques téméraires qui auraient pu oser l'approcher. Tout était au point. Il ne manquait plus que l'invité surprise. Alors qu'elle retenait sa respiration, d'excitation et d'impatience, la porte de la taverne s'ouvrit soudain, cédant le passage au nouvel arrivant. Aurore esquissa un sourire. Nul doute : c'était lui.
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MessageSujet: Re: Une rencontre au bord du Léthé ~   Dim 8 Jan - 21:46

Les Hommes marchent, les fantômes errent et les ombres happent... Quant aux Maudits qui se languissent de ne point voir arriver le jour prochain où l'on daignera les délivrer de leur imprécation, ils la répandent sur ces terres.

A chacun de mes pas, je voyais le sol se mourir et l'entendais se craqueler, puis les fleurs se fanaient avant de flétrir. A mon passage, les animaux se taisaient et voilà que dans le village qui m'avait vu naitre, les Hommes se terraient. Cette bourgade, d'ordinaire si enjouée, avait cet air désolé qui vous laisse croire qu'on l'a tristement abandonné sous un ciel cramoisi fulminant à l'idée de voir un Maudit se dresser devant lui. Prêt à abattre son joug, les cieux arboraient depuis peu les couleurs du sang que l'infortuné qui s'avançait là, n'avait eu de cesse de faire couler en treize années. Combien de fois avais-je rêvé d'une telle sentence, commençant à penser que la mort était pour moi une punition bien trop douce ? Tel l'Insolent, je m'avançais là, un sourire étirant mes lèvres, quand mon épaule se heurta à celle d'un homme que je n'avais pas même vu. A peine m'étais-je retourné qu'il s'offusquait déjà de ce heurt maladroit.

Homme : « Allons maraud ! Ne peux-tu donc pas faire attention ?! »

Je voulus m'excuser mais les mots ne parvinrent pas à franchir la barrière de mes lèvres et avant que je ne puisse m'incliner, le revers de sa main s'abattait d'ores et déjà sur ma joue.

Homme : « Ceci, pour t'en souvenir ! »
Anne : « Un problème, messieurs ? »
Homme : « Ce n'est qu'un manant, Mademoiselle Prévot. »

La voix de la femme qui venait d'intervenir m'avait coupé le souffle avant même que l'homme ne prononce son nom. Irrémédiablement figés dans le vide, mes yeux se refusaient à bouger alors que je sentais déjà mon cœur s'emballer désagréablement dans ma poitrine. Si fort, que c'en devenait douloureux. Si vite, que je me sentais déjà perdre pied.

Anne : « Soit, maintenant que ce léger désagrément est réglé, continuons je vous prie. »

La curiosité prit finalement le pas sur l'appréhension d'une éventuelle déception, et par-delà mes mèches de cheveux, mes yeux se déportèrent sur sa silhouette. Déjà ouvertes à leur paroxysme, mes paupières ne purent se soulever davantage alors qu'une étrange ressemblance entre cette femme et Anne se dessinait, qu'il s'agisse de son allure globale, de sa façon de marcher, de parler ou encore de se comporter. Je ne pus résister à la tentation de la rattraper, me saisissant alors de son poignet avec le peu de délicatesse dont je pouvais faire preuve. Sa peau était agréablement chaude et voilà que sa fragrance me parvenait.

Anne : « Qu'est-ce qu... ?! »
Thomas : « Anne... »
Anne : « ... Seigneur... »

Ses yeux avait croisé les miens et voilà qu'elle observait l'homme à ses côtés, visiblement abasourdie. Un semblant de sourire commençait à étirer la commissure de mes lèvres quand sa voix vint m'interrompre, brisant tout espoir.

Anne : « Qu'attendez-vous ?! Faîtes que ce rustre me lâche, Incapable ! »

Je n'eus pas même le temps de réaliser les paroles d'Anne, ni même d'appréhender les réactions de ce qui lui faisait office d'homme de main, qu'il sortait déjà l'épée du fourreau attaché à sa ceinture, pour la loger entre mes côtes. La douleur, intense et brutale, m'arracha à une somnolence agitée au beau milieu des rues de Paris. Alors même que la peur me retournait les viscères, et quand bien même j'aurais pu espérer une fin dans les méandres de ce songe, je me voyais soulagé de m'être finalement éveillé. Un rêve de plus, mais c'était bien la première fois depuis sa mort que je revoyais Anne. Son apparition m'avait pourtant été désagréable, dès lors, une seule chose m'importait : oublier. Il me fallait oublier.

Sans que je ne l'ai jamais compris, Anne disait toujours que le « Léthé » - une taverne somme toute banale au cœur de Paris, qu'elle affectionnait tout particulièrement -, était le lieu idéal pour oublier. C'est presque naturellement dès lors, que mes pas m'y avaient conduits. Cette modeste taverne était devenue un refuge au fil de notre périple, à l'époque où Anne et moi voyagions encore dans la belle France. A chaque passage au cœur de la ville lumière, c'est avec une certaine lassitude que la belle Lycane se présentait là. Je la vois encore valser lascivement sous les rayons de la lune, pour poser finalement son front contre le bois humide de la porte d'entrée. C'est en ces lieux qu'elle m'amenait lorsque je disais vouloir redevenir l'homme que j'avais été autrefois ; alors, elle entrait sans un mot et s'installait à une table dans un coin de la salle : la même, usée par le temps, tâchée par l'alcool, et rongée par la moisissure. Alors, elle posait sur le dossier de sa chaise la cape qui couvrait ses épaules et, belle, impétueuse, sommait le tavernier de bien vouloir lui amener un verre de bon vin. Certains s'amusaient de son comportement et d'autres s'en offusquaient ; le tavernier faisant partie des premiers, il exécutait sa commande, le sourire aux lèvres. Ainsi, lorsque le verre lui parvenait, elle retirait l'un de ses gants et versait l'alcool rougeoyant au creux de sa main sous les yeux offensés de quelques ivrognes, ou intrigués de quelques curieux. Tendant sa main d'ores et déjà tâchée par le liquide écarlate, elle arborait un sourire facétieux et me parlait en ces termes :


« Toi qui aspires à une vie nouvelle, vide des péchés et infamies que tu as commis, je t'offre l'opportunité en ce soir, d'oublier qui tu es. Toi qui désires plus que tout, reprendre une vie d'innocence et de vertu, bois. Mais prends garde, car si tes lèvres embrassent ces eaux endormies, il te faudra oublier aussi celui que tu as été par le passé. »


A ce souvenir, un frisson parcourut mon échine. Lorsqu'Anne employait de tels propos, elle m'effrayait. Je n'ai jamais su lui pardonner ce qu'elle m'a infligé, mais je ne pouvais pour autant me résoudre à l'oublier. A l'époque déjà, j'avais cette volonté, et je ne pouvais alors que bousculer sa main d'un revers pour que le liquide finisse de s'en échapper, alors qu'elle riait de mon regard apeuré tel l'animal farouche que l'on vient de mettre en cage. Anne m'avait fait comprendre qu'oublier n'était pas ce que je désirais, et puisque je ne pouvais revenir en arrière, il me fallait simplement penser à autre chose. Étrangement, depuis la mort de cette jeune femme, le « Léthé » n'était plus là pour me faire oublier, mais bien au contraire : pour que je puisse encore me souvenir. Inlassablement.

La porte s'ouvrit en un grincement macabre, et si elle n'avait pas apporté ce vent glacial avec elle, ma venue aurait presque pu passer inaperçu, même si les rares regards qui s'étaient levés à mon entrée, s'étaient aussitôt replongés dans l'abîme des verres de vin, puisque j'étais connu comme étant l'ancien compagnon de route de cette bourgeoise aux longs cheveux d'or et au comportement parfois si singulier. L'habitude voulut que j'entre sans même lever la tête, c'est ainsi que je ne vis qu'au dernier moment l'occupation toute nouvelle de la table qui m'étais d'ordinaire réservée de par ma propre proclamation. Alors que quelques affaires posées sur cette table entraient dans mon champ de vision, je me surprenais à reculer jusqu'à bousculer une chaise inoccupée qui grinça sur le sol terni de la bâtisse. Attirer l'attention était une chose que j'abhorrais et mes lèvres se tordirent en un rictus malhabile alors que ma main droite, tremblante, s'apposait sur mon crâne, rabattant plus encore mes mèches de cheveux et cachant en partie ce visage déchiré par les expressions qui le parcouraient. Non sans bousculer à nouveau une chaise, je tâchai de rejoindre une table perdue dans un autre coin de la pièce à l'abri des lueurs blafardes des quelques bougies faisant office de lumière, après avoir échappé un grognement sourd et contrarié malgré moi.

Recroquevillé à ma table, j'attendais patiemment que l'agitation habituelle reprenne son cours, signe que l'on m'avait oublié et qu'ainsi, je pouvais relever la tête sans attirer tous les regards sur moi. Bien que démesurée à mes yeux, cette attente prit tout de même fin et je redressai alors le visage peu à peu. A peine avais-je ouvert les yeux, qu'ils se portaient déjà sur le tavernier disposant calmement deux verres à ma table. Cet homme était apprécié de ses clients pour son éternelle bonne humeur et l'accueil qu'il réservait, même si quelques habitués lui reprochaient une certaine avarice - ce qui n'était pas fondamentalement faux, d'ailleurs. Fidèle à lui-même, cet homme volubile me parlait également, et en effet, je voyais bel et bien ses lèvres se mouvoir sans parvenir pourtant à l'entendre. Qu'importe, depuis bien longtemps, il n'attendait plus de réponse de ma part et se contentait d'une tape amicale sur mon épaule avant de regagner ses affaires. L'usage avait voulu qu'il pose toujours deux verres à ma table : un pour Anne, et l'autre pour moi ; et quand bien même je ne venais plus que par mes propres moyens, il ne chamboulait pas ses rites, même si l'un des verres ne se vidait jamais.

Ma tête délaissa finalement le bois froid et humecté de la table pour se soulever, entrainant avec elle le restant de mon corps qui se redressa avec une certaine indolence. Mes mains s'arrachèrent finalement de sous la table et si l'une s'apposa sur les rebords abrasés par les frottements incessants des manches des chemises des hommes qui s'enivraient joyeusement ; l'autre vint se heurter au verre vétuste, poli par le nettoyage, qui trouva encore la force de tinter joliment à la caresse de mes os contre sa surface. Je ne sais trop pourquoi il régnait en ce soir une atmosphère qui me déplaisait fortement. D'apparence, rien n'avait changé dans cette humble taverne : les clients n'étaient pas excessivement nombreux, ils discutaillaient entre eux et quelques éclats de voix s'élevaient tout naturellement ça et là. Rien de tout cela ne parvenait néanmoins à m'emporter dans cette allégresse épidémique, et l'odeur âcre de l'humidité que je percevais à peine d'ordinaire, m'offusquait presque ce soir. Je me surprenais alors à frotter nerveusement mes phalanges sur le verre que je n'avais pas encore entamé, et avant même que je ne le réalise, je détaillais le malheureux qui avait pris place à ma table usuelle.

Le malheureux n'était autre qu'une jeune femme dont les cheveux blonds allaient librement sur ses épaules couvertes de vêtements qu'elle ne devrait porter. Elle qui semblait si jolie, masquait son profil féminin sous un couvert masculin qui m'intriguait plus que de mesure, pour diverses raisons d'ailleurs : d'abord parce qu'il n'était pas courant de croiser femme en de tels habits, ensuite, parce que sa chevelure attirait irrémédiablement mon attention et enfin, parce qu'elle semblait avoir quelque habitude qui n'était pas sans me remémorer certains souvenirs, à commencer par la cape qu'elle portait, et qu'elle avait déposé sur le dossier de sa chaise. Bien que partiellement voilés par mes cheveux, mes yeux semblaient ne détailler qu'elle, aussi il était peut-être déjà trop tard lorsque je détournai le visage pour me concentrer sur mon verre. Ma deuxième main vint enserrer le contenant pour le soulever dans une poussée d'audace afin de le porter à mes lèvres et le liquide carminé qu'il contenait, épousa alors mes lèvres, venant réchauffer mon cœur alors que ses doux relents emplissaient mes sens et m'arrachaient un temps au moins, à l'intolérable réalité qui reprit le dessus dès l'instant où le verre vibra à nouveau au contact de la table en bois.


Dernière édition par Thomas Chartier le Lun 16 Avr - 12:32, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Une rencontre au bord du Léthé ~   Sam 14 Jan - 21:29

Lorsqu'il entra dans la salle bondée, apportant avec son ombre menaçante les courants glacials de la rue, Aurore n'eut d'yeux que pour lui. La lutte de la porte pour se refermer contre le froid et le bruissement de sa personne tandis qu'il faisait son entrée n'éraflèrent pas tant ses oreilles que la cloche interne qui résonna sous son crâne. Ce ne pouvait être que lui. Il s'avança d'un pas malhabile, d'abord en fixant le sol, puis jeta son regard vers le coin de la pièce où la jeune femme avait élu domicile. Aurore se crispa. Visiblement violemment ému par sa présence, le nouvel arrivant sembla perdre le fil de sa trajectoire. Il vint se heurter aux chaises, interrompant à nouveau le brouhaha des conversations, sembla vouloir se perdre dans ses cheveux, esquissa quelques gestes maladroits puis s'empressa d'aller se terrer dernière une table. Les yeux de la louve blonde, comme attachés à la personne du pauvre jeune homme, s'affaissèrent avec lui sur sa chaise et détaillèrent la détresse qui le recroquevillait pour l'heure sur lui-même. Profondément surprise par cette réaction inattendue, il fallut un temps à Aurore pour reprendre ses esprits. Elle en voulut à son client de ne lui avoir rien dit à propos de la victime. Y avait-il eut un conflit entre eux ? Chartier aurait-il eut une raison de s'attendre à être traqué et l'avait-il reconnue comme son futur bourreau ? Finalement, la soirée ne s'annonçait plus aussi simple qu'elle se l'était laissé croire. Certes, on lui avait témoigné du caractère « taciturne » de l'individu, mais que pouvait donc signifier l'angoisse qu'avaient emprunté ses traits lorsqu'il avait levé ses yeux vers elle ? Elle tenta de se rassurer en appelant à l'improbabilité que Chartier eût déjà entendu parler d'elle. Après tout, depuis son arrivée à Paris, Aurore n'avait jamais porté le même prénom. Quant à son visage... elle comptait assez sur ses talents pour éviter d'être reconnue. A bien y réfléchir, elle parvint plus ou moins à se convaincre qu'une éventuelle exubérance de la timidité chez Thomas Chartier pouvait être le cause de son malaise. Toutefois, mieux valait rester sur ses gardes : elle bondirait sur son client le plus tôt possible pour lui arracher des renseignements. Une approche plus directe de la cible lui semblait pour le moment trop délicate.
Le tintement des verres et le chaos musical qui régnait habituellement dans la taverne reprit son cours, mais Aurore ne détacha plus son regard du jeune homme. Véritable tas de nerfs à vif serré sans ménagement entre ses bras tremblants, il devait avoir attendu la bénédiction du vacarme pour reprendre vie. En effet, peu à peu, ses membres se démêlaient et un être humain émergeait sur la chaise où une carapace fuligineuse s'était précédemment avachie. Aurore admira le lent déroulement de cette renaissance comme un amoureux des papillons dévorerait des yeux la chrysalide doucement brisée par son bel éphémère. Il y avait quelque chose d'émouvant dans ces gestes d'enfant apeuré qui ouvre à nouveau les yeux sur le monde qui l'entoure. Mais cet état semi-second de fascination où elle se trouvait s'acheva avec l'arrivée du tavernier à la table de l'intrigant inconnu.
Étrangement, il disposa deux chopes près de lui, mystère sur lequel la jeune femme ne pu s'empêcher de demeurer perplexe. Le regard un instant perdu dans le vague, elle sentit la présence du jovial bonhomme entrer dans son dernier cercle de perception et leva les yeux vers lui tandis qu'il ornait sa propre table d'un récipient à la liqueur ocre. Un sourire contrit s'en alla gratifier l'admirable personnage qui s'éloigna, d'un pas guilleret, vers d'autres clients. Nul doute, malgré son teint rougeaud et son air benêt, le tavernier en savait long sur ceux qui venaient côtoyer l'oubli aux berges de ses généreuses chopes. Son regard devait être le seul ici en mesure de percer les brumes environnantes du « Léthé », et il le promenait humblement, ainsi qu'un improbable fanal, sur les âmes désolées qui venaient se recueillir dans les flots étincelants. Combien d'errants avait-il ainsi cueilli sur les rives, ou même tiré hors de ces eaux de misère, combien d'hommes ses sourires avaient-ils sauvés de la solitude ? Le regard noyé dans l'or de son breuvage, Aurore regarda les naufragés se débattre et partir à la dérive, leurs yeux buvant à grandes gorgées les promesses de la nuit, leurs bras cherchant des étreintes infinies, perdus et seuls au milieux des milliers d'autres et pourtant, toujours aveugles aux charniers qui s'amoncellent dans l'âme humaine, sombrant dans les affres spiritueuses d'un cauchemar presque désiré. Combien se voyaient encore seuls ici bas ?
D'un geste brusque, elle s'empara de la chope et en délivra le flot tumultueux dans sa gorge. Quand l'objet retrouva sa place sur la table dans un claquement sec, Aurore tourna machinalement les yeux vers l'homme du soir. D'un mouvement inverse et parfaitement simultané, le visage de Thomas Chartier se détourna vers sa propre boisson. La jeune femme haussa un sourcil et se demanda ce qui avait pu le pousser, malgré sa gêne apparente, à balayer la pièce du regard. Elle espéra seulement de pas avoir été la cible de son observation.
Protégé de sa noire muraille de chevelure, le visage de sa cible demeurait, au grand dam d'Aurore, inaccessible à ses yeux. Tiraillée par l'avidité pressante de ses sens, elle dut les contraindre à se contenter d'inhaler la seule vision de la silhouette du jeune homme. Crispé sur sa chaise, il buvait, à présent, sans plus se soucier de ce qui l'entourait. L'étoffe dont il était vêtu, rude et simple mais point grossière, témoignait de son rang au sein du monde. Les relents habituels de l'immense pauvreté ne semblaient pas être venus traîner leur marasme de misère jusqu'à son être et, somme toute, Aurore sentit que quelque chose de respectable se dégageait de lui, comme une aura singulière, enroulée ainsi qu'un châle de lumière et de noblesse autour de sa personne. Saisie par cette conviction, elle lança ses sens en avant, tendit chacune des aspérités de son être au possible, vers celui de Chartier, afin d'en éprouver plus nettement les émanations. Elle ressentit avec délectation la sensation de déchirure douce qui caresse un muscle étiré, bouleversa les limites des perceptions humaines pour atteindre le degré supérieur, bestial, se glissa à la surface de ses yeux, à l'entrée de ses narines, aux bout de son ouïe, rampa le long des lignes en cercle de son champ de sensibilité et vint effleurer l'aura de Thomas Chartier. Aussitôt, une onde de puissance se forma à l'opposé de la pièce, là où il se trouvait, et remonta, grandissante vaguelette, fila, bouillonnante d'écume, et se répercuta en d'impétueuses vagues dans sa propre sphère. Les paupières closes, Aurore se laissa submerger par l'écoulement de ces échos de l'être, en distilla les notes, reconnut certains accords, savoura la chaleur vivante qui se dégageait de chacun, écoutant enfin l'accalmie avaler les derniers soupirs de l'inimitable glas. Doucement, ses sens se rétractèrent, reprirent leur place au sein d'elle-même, et son corps s'affaissa contre sa chaise. Sous ses paupières brûlantes, ses yeux fourmillaient des images reçues. Papillonnant de fureur, elles se succédèrent dans sa tête, identiques les unes aux autres pour la plupart, puis cédant la place à de nouvelles visions, avant de s'effacer peu à peu et laisser place à une seule. Avec un frisson, la jeune femme ouvrit les yeux. Sa salive roula comme une pierre au fond de sa gorge. Elle avait reconnu les nuits de rage et de peine, la détresse de chaque nouvelle Lune, la fureur de la force, l'inexorable répétition du chagrin et de la fatalité. Dans les visions noires et rouges que lui avaient donné la présence de Chartier, elle revoyait l'horreur de ses propres ténèbres, les vies écoulées et la sienne qui ne devait plus finir. Au vu de ces cauchemars de réalité, elle ne pouvait que reconnaître la légèreté de son propre vécu. Les nuits s'étaient montrées beaucoup plus rudes avec son congénère. Une sensation de pitié l'envahit. Elle n'avait vu qu'une image, un vague reflet de son être, aussi juste que l'encre diluée par la pluie et rien n'assurait la véracité de ces perceptions, mais Aurore comprit qu'il y avait quelque chose d'insensé à exécuter un tel être sans avoir cherché à comprendre ce qui pouvait lui avoir fait tant de mal. Le sang ne coulerait pas ce soir – ou du moins, pas de sa main.

De frustration, elle estima qu'il était temps de quitter les lieux. Elle se leva donc d'un bond leste et traversa la salle à grands pas afin de déposer quelques pièces dans la main du tavernier, qui l'assaillit aussitôt d'un babillage dont elle ne retint que quelques syllabes. Comme le brave homme ne semblait pas franchement décidé à tarir son flot de paroles, Aurore lui tapota la main avec sympathie et lui fit comprendre qu'elle devait s'éclipser. Mais alors que ses prestes enjambées dévoraient les derniers mètres avant la porte, une irrésistible envie de se détourner, de revenir en arrière et de chercher sous ses mèches noires le visage du jeune homme avant de s'enfoncer dans la nuit, s'empara d'elle. Dépitée, elle se vit donc parcourir son chemin en sens inverse, contourner les tables et les bienheureuses âmes qui jonchaient déjà le sol, poursuivre sa route vers le fond de la salle et s'arrêter à quelques pas de Chartier. Elle se sentit reconnaissante envers l'ivresse d'avoir saisi aussi tôt les locataires de la taverne, qui pour l'heure ne pouvaient plus se soucier de ses intrigants allers-et-retours. Avec une seconde d'hésitation, Aurore s'approcha encore. Son œil aviné et embrouillé par son souffle qu'avait bousculé l'incertitude de son pas, elle ne put distinguer si le jeune homme avait ou non remarqué sa présence. Elle demeura là un instant, fronçant les sourcils, cherchant à savoir ce qui la poussait vers sa personne alors qu'elle venait de décider d'arracher ses raisons au commanditaire de son meurtre, et chancela légèrement sur ses pieds. Le remue-ménage alentour et l'effort de perception réalisé plutôt rendait plus difficile sa concentration. Alors qu'elle esquissait à nouveau un demi-tour, elle se heurta à un ivrogne encore debout. Le malheureux la repoussa alors de toute la force que sa mollesse d'alcoolique le lui permettait et, grommelant d'inaudibles jurons, s'avança encore, persistant dans sa vaine riposte. Aurore abattit une main ferme sur son épaule et, toute sa contenance retrouvée, jeta son regard brûlant dans les yeux vitreux de l'imprudent. Sans prononcer un mot, elle l'écarta de sa trajectoire et reprit son chemin vers la porte d'entrée. Visiblement dépouillé de tout instinct de survie par les délices spiritueux, l'homme lui emboîta le pas et lui lança une nouvelle série de gargouillis se voulant injurieux. La louve blonde serra le poing. Il lui sembla, au loin, entendre la voix de sa conscience qui lui chuchotait :

« Va ton chemin, mon enfant, ne laisse pas ton courroux faire couler le sang dont tu ne cherches pas à connaître la couleur. »

Aurore tâcha de suivre tant bien que mal le conseil éperdu de sa timide raison, et traversa encore une fois la salle. Le cœur serré alors que sa main se tendait pour saisir le battant de la porte, elle ne put s'empêcher de lancer un dernier regard en arrière.
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MessageSujet: Re: Une rencontre au bord du Léthé ~   Ven 3 Fév - 20:49

Je détestais le vin. Son goût me déplaisait, sa fragrance également, et pourtant, comme les autres, je buvais, apportant à chaque gorgée l'attention qu'il eut fallu lui donner. Anne disait de ce liquide qu'il revêtait la couleur du sang de nos victimes. Elle disait qu'il nous fallait boire en leur honneur, que c'était là leur rendre un dernier hommage, une manière pour nous d'espérer un Pardon. Alors je buvais lâchement en repensant aux morts jonchant le sol du chemin tortueux que j'avais déjà parcouru, incapable de soutenir la vue du sang stagnant en un verre. Boire tout cet alcool cramoisi en une fois m'était pourtant impossible, aussi je tâchais de reporter mon attention sur autre chose, en attendant de pouvoir le finir, qu'il s'agisse des rainures de la table, ou encore des âmes imbriaque noyées jusque dans les bas-fonds de l'oubli. Ces âmes perdues buvaient abondamment ce liquide et y voyaient même une source de plaisir, que ce dernier soit dans l'ivresse, ou dans la saveur amère du raisin pressé. Sans détours, ces innocents observaient les ténèbres infinies prisonnières des verres qu'ils enserraient de leurs mains grossières, comme s'il s'agissait là de leur bien le plus précieux. Peut-être y voyaient-ils leurs plus agréables souvenirs, ceux qu'ils chérissaient. Anne les avait toujours imité : elle regardait fixement ces abîmes obscures, les avalant par la suite avant qu'elles ne le fassent elles-mêmes. Pour ma part, je ne pouvais qu'y revoir les carnages perpétrés, les chairs déchirées, les os brisés, le sang versé. Je détestais le vin, mais Anne l'adorait.

Bien malgré moi, mes yeux s'attardèrent finalement à la surface de l'étendue écarlate, et c'est pourtant le néant qui s'y refléta. Aucune autre image ne me venait à l'esprit et mes sens vagabondaient au travers de la salle, malmenés par les éclats de rire et les tintements des verres, agressés par l'odeur de la sueur et de l'alcool, étrillés par les multiples lumières qui dansaient joyeusement au gré des allées et venues de quelque ectoplasme aviné. C'est alors que mon esprit vagabondait, volage, que j'eus l'impression d'être sondé. Cette désagréable sensation qui me laissait en proie au scepticisme, aux doutes, alors que l'on semblait lire en moi comme dans un livre ouvert, cette intrusion, crispa mes muscles plus encore qu'à l'accoutumée, et suffit à me donner la force nécessaire pour ingurgiter le reste du poison carminé me faisant face, comme si l'ivresse, ou du moins son début, suffisait à radier de mes souvenirs l'audacieux étranger qui venait troubler la quiétude de mon âme. Mon verre embrassa à nouveau le bois humide de la table après mes dernières gorgées, et un faible mouvement éveilla ma frivole attention.

La belle inconnue semblait vouloir quitter les lieux et je ne pouvais qu'envier l'assurance découlant de chacun de ses pas. Elle rejoignit le tavernier, et bifurqua finalement jusqu'à regagner la porte, m'enjoignant alors à baisser les yeux une fois de plus. Plus jamais sans doute, n'aurais-je l'honneur de croiser cette bourgeoise aux allures masculines. Tels les souvenirs emplissant ma mémoire, elle allait disparaître finalement, et cette silhouette, maculée d'un voile familier né de mes désirs et de mes souffrances, s'évaporerait sans même laisser de traces, tel un songe. La somnolence sembla pourtant me reprendre, à moins qu'il ne s'agisse là des simples effets de l'alcool, et le rêve se poursuivit au moins un temps. Elle se tenait là, toute proche, et je n'osais lever les yeux sur elle de peur de lui trouver d'autres ressemblances avec celle qui n'était plus qu'un fantôme hantant tristement l'épave que j'étais devenue. J'ignorais l'objet de sa venue, mais sa proximité me mettait mal à l'aise. Mes mâchoires s'étaient imperceptiblement serrées et avant que je ne le réalise, sa fragrance avait balayé les relents habituels émanant des murs de l'auberge, obnubilant mes sens. A l'instar de tous mes autres muscles, mes doigts s'étaient crispés sur le verre, seul vestige d'une fragile réalité dans lequel je plaçais tous mes espoirs. Je ne parvenais pas à voir son expression, je ne parvenais pas davantage à déceler ses intentions à mon égard et c'est à peine si je ne doutais pas de sa présence même, tant son immobilisme me paraissait perdurer.

La voir pivoter sur elle-même m'arracha un soupir trahissant un soulagement éphémère. En se retournant, l'inconnue s'était pourtant heurtée à un pochard acariâtre qui n'avait pas manqué de réagir aussi vite que le lui avait permis l'ivresse imprégnant sa réalité. Je ne pus retenir une légère vibration, chaudement installée dans mon thorax, à le voir s'obstiner de la sorte dans ses ripostes maladroites, à l'entendre psalmodier d'incompréhensibles insultes. L'inconnue se chargea pourtant de mettre un terme à cette pièce, et poursuivit simplement son chemin après avoir forcé l'homme à lui laisser place. A nouveau, je ne pouvais empêcher mes yeux de détailler sa silhouette. Et pourtant en voyant l'homme lui emboiter le pas tout en poursuivant ses vaines invectives, je compris que la pièce n'était pas achevée, que ce que j'avais vu plus tôt n'était autre que l'entracte. Le comportement de cet ivrogne mettait bien à mal le calme que je m'efforçais de garder. Combien de fois déjà, Anne m'avait-elle demandé de ne point intervenir dans des situations qui ne me concernaient pas ? Elle avait cette facilité à se couper du monde et à se concentrer sur ma seule compagnie. Elle disait que c'était là, ce qui lui importait le plus, et malgré tous les sentiments que je pouvais bien lui vouer, je n'étais pas en mesure de l'imiter sur ce point, d'ailleurs, m'attirer des ennuis était une matière dans laquelle j'excellais, disait-elle. La situation actuelle n'y fit pas exception.

L'inconnue avait presque regagné la porte quand je me levai en hâte, arrachant à la chaise sur laquelle je m'étais avachi, un grincement désagréable sur le sol terni. Je n'avais pas même pris le temps de disposer quelques piécettes à ma table, m'élançant déjà sur l'ivrogne chancelant pour venir ajouter à son tangage naturel un coup d'épaule supposément maladroit. Un heurt qui suffit apparemment à détourner son attention de l'inconnue, comme je l'avais espéré. Cette jeune femme ressemblait décemment trop à Anne pour que je laisse quiconque lui faire du mal en ma présence, aussi si ma posture face à cet homme feignait la gêne et le regret, pour une fois, mon regard fixement posé sur lui prétendait le contraire. J'avais beau reculer à chacun de ses pas, l'envie de lui faire regretter les propos dont il avait usé plus tôt était inextricablement présente et resserrait mon poing à chaque seconde. Lorsque mon corps heurta la table que j'occupais plus tôt, mes mâchoires se serrèrent lentement. Et pourtant, de cette crispation ne résulta qu'un soupir. Plutôt que de venir s'encastrer dans sa joue violacée, mon poing gauche se délia et mes doigts crochetèrent finalement l'épaule de l'homme afin qu'il recule, tandis que ma main droite portait contre son torse le verre de vin initialement destiné à Anne, qui avait frôlé mes doigts alors que l'on coupait ma retraite.

L'alcool suffit à détourner l'attention de l'homme une fois de plus, assez longtemps tout du moins, pour que je puisse me dérober à son emprise et rejoindre ainsi le tavernier qui avait suivi l'altercation d'un œil sévère. Tête basse et lèvres tordues en un rictus contrit, je me contentai de déposer sur le comptoir face à lui, quelques pièces pour les deux consommations en son auberge. Un vague signe de tête en guise de salutations et je me détournai pour regagner la porte après avoir entraperçu la renaissance de son sourire. C'est en approchant de l'inconnue que je reconnus une partie de sa fragrance, une odeur qui m'était familière et que je n'avais pourtant pas perçue jusqu'alors. C'était là le parfum des nuits de pleine lune, à parcourir les bois sous une forme monstrueuse, guidé par le seul appel de l'astre nocturne. Cette fragrance si particulière emprunte d'effluves agrestes me poussa à redresser la tête alors que j'arrivais à sa hauteur. A travers mes mèches alors, mes yeux cherchèrent à croiser les siens jusqu'à ce que la hiérarchie me revienne en mémoire. Elle était bourgeoise, je ne pouvais lui faire offense plus longtemps et mon regard se détourna alors, ma main s'apposant à la porte pour la faire s'ouvrir.

L'auberge me recracha alors dans la rue parcourue des vents glacés errant au gré des ruelles de la ville plongée dans un semblant de pénombre. Bien que ma peau ait été délicieusement chauffée par l'ambiance relativement joviale de la bâtisse, le froid venait la mordre sans ménagement et je ne pouvais retenir quelques salves de frissons occasionnelles roulant sur ma peau. S'annonçait là une soirée où Mère se contenterait d'un sourire, ménageant ainsi ses enfants de folies qui, pour certains, les détruisaient peu à peu en rongeant les bribes d'âmes et de conscience qui leur restaient. Ce sourire pourtant si charmeur, se verrait sans doute barré des quelques nuages éparses qui tachetaient d'ores et déjà le ciel victime d'une nuit menaçante. Je détestais l'obscurité depuis longtemps maintenant, pour l'incapacité qu'elle avait à me garder en son sein, aussi la fuyais-je à la première occasion. Mes épaules se rehaussèrent sensiblement et ce fut là un vain stratagème de ma part pour rappeler la chaleur à mon être. Constatant alors que cette dernière se refusait obstinément à me rejoindre, mes jambes s'actionnèrent finalement et je me mis en route, apposant sur les pavés maculant le sol, un pas lent et plein de doutes.
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MessageSujet: Re: Une rencontre au bord du Léthé ~   Ven 2 Mar - 22:17

Un coup d'œil révéla à Aurore les mouvements indistincts que décrivait le malheureux soiffard en sa direction. Jugeant que son hébétude devrait bientôt faire obstacle à sa route, elle se glissait déjà hors de la taverne lorsque l'écho grondant d'un autre remue-ménage vint irriter ses oreilles. L'ivrogne s'était visiblement trouvé un compagnon de jeu plus adapté. Un soupir commença a gonfler sa poitrine, mais y mourut dès que son regard, tout de même animé de la plus animale curiosité, voulut saisir l'identité du nouveau belligérant. Alors que sa mâchoire se crispait, la jeune femme ne put lutter contre une certaine vague de contentement devant l'initiative de son intrigante proie. Après tout, il ne semblait pas assez ivre pour avoir provoqué l'imbécile par hasard... Aurore abandonna l'idée de s'éclipser pour mieux suivre la tournure des évènements. Acculé à sa table, Chartier esquissa un geste vers son adversaire, l'écartant momentanément de sa route. La violence avait délaissé ses bras, mais un flot d'énergie nouvelle paraissait émaner de tout son être. Dans un élan d'empathie, la louve blonde sentit elle-même son corps frissonner de rage et de force consciente, comme secoué par un souffle interne de feu et de sang, près à se jeter à l'attaque, brûlant de crier, mais contraint de ravaler ses sens et de taire le brasier de l'instinct.
Tête basse, l'air honteux, vif et plus taciturne que jamais, Thomas Chartier paya le tavernier, traversa la salle à grands pas et s'élança dans l'air glacé de la nuit. Sur son passage, il sema quelques brides de son aura, dont Aurore huma les aspects connus. Il lui sembla même, l'espace d'une seconde, entrevoir les yeux brillants du jeune homme sous le rempart de sa chevelure, mais l'instant suivant le déroba entièrement à sa vue. La porte se referma sur lui, d'un claquement sec au bruit duquel, comme d'un commun accord, les conversations reprirent de plus belle. Le brouhaha des voix éraillées, les chants incertains, le tintement des chopes et les craquements doucereux de la vieille bâtisse achevèrent d'enflammer la louve. L'oppression du tumulte, le fracas du bruit écrasant sur son crâne le poids d'une fatigue déjà lourde, le regard brisé par le feu des visages enivrés et l'odeur brûlante des révoltes stomacales des usagers finirent par avoir raison de sa patience. D'une volte-face brusque et pleine de toute la rage que lui en permettait sa lassitude, Aurore se saisit violemment du battant de la porte, la tira à elle et s'engouffra à son tour dans les rassurantes ténèbres de la ruelle. Si le froid la prit aussitôt d'assaut, il ne calma pas le fulminant besoin qu'elle ressentait de mettre un terme à ce néfaste enchaînement d'évènements qui venait de réduire en miette l'initial et bon pressentiment que lui avait inspiré cette journée. Sa future victime s'était révélée trop innocente pour mériter de porter la somme de ses poussées de fureur mais le commanditaire, lui, pour avoir impunément craché sur son temps et sur sa profession, devrait payer cher le prix de cette déception. Furibonde, Aurore demeura un long moment devant la porte, occupée à pester contre l'ignoble créature qui l'avait engagée. Sous ses airs rustres, Thomas Chartier n'avait en rien l'air d'un monstre. Comment diable ce brave homme avait-il pu attirer sur sa personne de telles foudres ? Qui donc pouvait avoir l'audace de lever la main sur quiconque portant, comme le pauvre rêveur, le stigmate des damnés de la vie ? Comment avait-on pu proclamer son arrêt de mort, à lui que les aléas d'une misère toujours grandissante et plus sombre semblaient déjà astreindre à l'exil éternel ? Aurore se mordit l'intérieur des joues dans l'espoir de tarir l'afflux de rage. D'un geste désespéré, elle retira ses gants et se frotta énergiquement le visage, ébouriffant sa crinière et grattant sa peau comme pour la débarrasser des pensées qui en transpiraient. A vif, ses joues répondirent soudain moins docilement à la morsure du froid, et la jeune femme entreprit de marcher pour ne pas songer à la douleur. Ses émotions la dépassaient. Bien que la Grande Lune ne devait se lever que plus tard dans les jours à venir, la nuit éveillait en elle la bestialité. Contre la sauvagerie de ses instincts primitifs, elle ne pouvait, à son grand dam, répondre que par l'agressivité.

A grand pas, Aurore s'éloigna peu à peu du « Lethé », mais les relents d'alcools et de présence envahirent bientôt ses perceptions. Surprise froissée de s'être crue seule et laissée aller à la colère alors qu'un autre partageait son espace d'expression, la jeune femme braqua son regard sur l'individu. Peu assurée, chancelante, elle traversait l'ombre au hasard, marchant au travers de la ruelle, sans regarder où pouvaient bien mener ses pas. L'odeur parvint aux narines de la louve, qui mesura l'étendue de son insouciance. Emportée qu'elle l'avait été par les émotions, sa mémoire avait abandonné le fait que Chartier, pour avoir quitté la taverne un instant avant elle, ne pouvait décemment pas s'être envolé aussitôt. Ainsi il voguait là, fléchi sous le poids de ses pensées, à quelques pas. Aurore hésita un instant. Après tout, si elle réglait son compte au commanditaire, le mystère dont s'enveloppait la personne de ce pauvre jeune homme en demeurerait un... et rien ne justifiait encore les hypothèses qu'elles s'était bâties à son sujet. Ses muscles réagirent à sa place. D'un pas déterminé, Aurore s'avança à la rencontre de son énigmatique frère de Lune. Son temps s'était écoulé par la mauvaise porte, sacrifié et gaspillé en quantité trop importante ce soir pour lui permettre un nouvel échec.
A mesure que ses bottes frappaient les pavés, la crainte de voir Thomas disparaître, à l'instar d'un mirage, grandit en elle, accélérant son pas et faisant fleurir sous son crâne les mots qu'elle devrait lui adresser. Parvenue à sa hauteur, elle enjamba un dernier mètre pour faire face au jeune homme. Elle ne prit plus le temps, alors, de décider de la façon dont il fallait agir. La nuit filait vite et la nouveauté de la situation faisant courir dans ses veines les puissants battements de l'adrénaline.

- Thomas Chartier , lança-t-elle dans un souffle. Ne me craignez pas, il n'est pas, pour l'heure, dans ma volonté de vous faire du mal. Mais il me faut urgemment m'entretenir avec vous. Voudriez-vous, je vous prie, m'accorder un peu de votre temps et de votre confiance ?

Bien que l'obscurité avalait plus ou moins les détails de leurs visages, Aurore ne put s'empêcher de tenter un sourire rassurant. Elle craignait par dessus tout de commettre une erreur en entravant, comme elle s'apprêtait à le faire, les règles qu'elle s'était jusqu'alors toujours fixées.
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MessageSujet: Re: Une rencontre au bord du Léthé ~   Mer 4 Avr - 15:16

Depuis bien longtemps déjà, j'avais connu le froid. Du temps de mes jeunes années, l'hiver se montrait alors bien plus rude dans la campagne qui m'avait vu naître, qu'il ne pouvait l'être au gré des ruelles de cette bien belle ville que je parcourais en l'instant. Jamais, ô grand jamais pourtant, il ne s'était montré aussi agressif à mon égard. Alors qu'innocent, je ne pouvais m'en défendre que de par des oripeaux empilés, recroquevillé au coin d'un feu vacillant malmené par un vent malicieux ; maintenant que j'étais démon, vile créature aux entrailles enflammées qui n'aspirait qu'à la haine et à la rage, le froid redoublait ses efforts pour me faire plier sous son poids. Il mordait ma chair comme l'animal pouvait bien mordre l'infortuné sur lequel il avait abattu son joug. Ses lames glacées griffaient ma peau en de multiples points, transperçant la chemise que je portais, comme le monstre pouvait entailler le corps des malheureux, de profondes blessures. Il engourdissait enfin mes membres comme le corps de la bête avait pu engourdir ceux sur lesquels il s'était lancé. Je souffrais, et si par le passé, le froid avait pu se montrer clément, je n'étais plus maintenant qu'une abomination qu'il fallait malmener pour tous les maux qu'elle commettait. Le temps n'était plus à la pitié. Après tout, je n'avais su entendre les plaintes de mes victimes, pourquoi viendrait-on entendre les miennes ?

En dépit du froid enraillant mes membres et donc, mon avancée, mes jambes, aussi engourdies puissent-elle être, poursuivaient leur avancée mécanique au gré des pavés de cette route dont l'issue ne m'apparaissait pas encore. Et c'est ainsi qu'un écho rythmant bien modérément ma marche lente, se répercuta entre les murs des bâtisses, envahissant le cœur d'une bien modeste vallée jalonnée de vibrations successives dont l'amplification n'avait de cesse de croître, mais qui ne suffit pourtant à stopper ma marche. Un temps au moins. Les pas frappaient le sol au son d'une cadence muette et régulière, quoiqu'un peu plus rapide au fil des secondes peut-être, comme pour fuir vainement une malencontreuse destinée. Si dans un premier temps, cette avancée infernale ne me soucia guère, par la suite, elle me poussa à ralentir ma propre allure alors qu'une indéfectible injonction commençait à poindre en mon sein, me soufflant la méfiance, me murmurant l'affrontement, m'enjoignant la riposte. Et tel l'affront de l'hérétique à sa religion, je m'obstinais à ignorer la voix grondante du nuisible en désirant accélérer le pas et nier ainsi la confrontation. Le supposé adversaire ne m'en laissa pourtant pas le temps et mes sourcils se froncèrent derrière mes cheveux alors que sa silhouette se profilait devant moi, mettant un terme brutal à mon avancée nonchalante. Croiser la vivacité de son regard eut tôt fait d'estomper toute trace d'apparente agressivité en mes traits, cependant.

Mon supposé adversaire avait les airs des nuits maudites où la lune nous faisait part de sa pleine splendeur. Il avait la respiration de l'animal agité tout frémissant encore d'avoir flairé sa proie au gré des bois. Il avait les marques du démon triomphant de sa chasse, les ronces et autres arbustes, faute d'avoir pu arrêter sa course, l'ayant marqué de quelques égratignures entravant sa peau. Il avait l'allure enfin, du monstre récemment étouffé par les rayons d'un jour nouveau. Derrière ce tableau singulier pourtant, je distinguais avant tout les airs de la belle inconnue aperçue au Léthé. Bien malgré les mèches hirsutes troublant sa chevelure, je reconnaissais la teinte de ses cheveux, aussi blonds que les blés quoiqu'assombris par la nuit. Bien malgré les marques encore apparentes sur ses joues, je percevais toujours la clarté de sa peau réfléchissant les rayons d'une lune voilée de quelques nuages clairsemés. Bien malgré sa respiration altérée et son agitation actuelle, je percevais encore l'accalmie toute relative dont elle avait pu faire preuve, quelques temps plus tôt. Je m'étais fourvoyé sur son compte en croyant, alors qu'elle pressait le pas, la voir fuir une destinée accablante. Elle ne la fuyait pas. Elle la rattrapait.

Brisant le silence retombé en ces lieux, une phonation s'éleva dans les airs et fit frémir mon échine. Qu'il s'agisse de mon imagination ou de la réalité, sa voix me paraissait douce et rassurante, contrastant remarquablement avec son apparence actuelle. Tranchante dissemblance également, avec la teneur de ses propos. Elle connaissait mon nom et j'ignorais le sien. Elle disait ne point vouloir me tourmenter. Elle disait vouloir s'entretenir avec moi et par delà l'obscurité ambiante, je croyais percevoir par le biais des rares éclats lunaires, un rictus presque aussi maladroit que ceux que j'arborais jadis. Autant de considération de sa part me semblait pourtant improbable ; elle, qui était bourgeoise, tenait à mon égard des propos des plus respectueux qui, en dépit de leur signification, m'incitaient à lui obéir en lui emboitant simplement le pas. Depuis mon arrivée dans la taverne, elle seule avait su attirer mon attention pour les souvenirs qu'elle ravivait en ma mémoire ; elle seule avait su m'extraire à ma mélancolie quotidienne. Elle m'intriguait, d'autant plus qu'elle semblait me connaître sans que je ne puisse l'expliquer. Bien que mon attention à l'égard des autres soit toute relative, les visages croisés restaient tous imprimés en ma mémoire et le sien m'était inconnu.

Sans que je ne sache rien d'elle, et sans que je ne me sois aventuré à lui demander quelque précision de plus, l'urgence dont elle avait fait mention ayant peut-être inconsciemment prévalu, j'avais acquiescé.

Alors que l'autre se bornait à vouloir fuir cette femelle pour qui il n'avait aucune forme de respect, celle capable de bénéficier de ce privilège n'étant plus de ce monde désormais, je m'obstinais à vouloir suivre cette femme. Comme moi, elle abritait un monstre qui évoluait au fil des humeurs lunaires. Elle me rappelait encore Anne. Deux points qui justifiaient à mes yeux, la confiance toute relative que je me surprenais à lui accorder, fut-ce même fragile. Pour l'heure, elle ne me ferait aucun mal. Pour l'heure. Tels étaient ses propos. Mais dès lors où cette grâce octroyée prendrait fin, que ferait-elle lorsque la sentence devrait choir ? Je voyais d'ores et déjà ses doigts graciles tordre mon cou ou l'enserrer simplement jusqu'à ce que le silence éternel m'emporte. Que ferais-je alors ? En dépit de l'animation véhémente dont l'autre ferait preuve, que ferais-je ? Devais-je riposter ? Alors même que la perspective des souffrances éventuelles ne m'enchantait nullement, je n'étais pas même certain que la riposte soit ma véritable volonté. Pourquoi la suivais-je, au fond ? Moi qui ne veux dire mot, elle disait vouloir s'entretenir avec moi. Je savais cet entretien potentiel manifestement impossible et je lui emboitais pourtant le pas désormais. Alors au fond, qu'avais-je escompté en acquiesçant, si ce n'est la sentence ultime prononcée de ses mains, une fois l'heure arrivée ?
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